Les films qui ont marqué ma vie : "Picnic at hanging rock", chef-d'oeuvre du sublime

Publié le par Josée - Vampirella Orasul

 "Picnic at hanging rock" se décrit comme un film superbe, et on y voir le talent immense de Peter Weir, un as de la mise en scène. Tout comme on le remarque dans son film "Le cercle des poètes disparus", il aime filmer le côté sombre de la jeunesse innocente dans un cadre scolaire sévère, avec toutes ses angoisses et ses interrogations existentielles.

Dans ce film qui se déroule le 14 février 1900 (date prophétique) en Australie, il suit le destin d'un groupe de jeunes filles vivant dans un pensionnat : on peut comtempler l'exaltation charmante de la féminité la plus délicate. Toutefois, il offre un portrait stéréotypé exagéré de l'éducation des filles au début du XXème siècle. La beauté des images (comme cette scène où les jeunes filles lacent chacune le corset de celle qui est devant) est si sublime que l'on peut lui pardonner son abondance de clichés. Le portrait de ces élèves, qui vivent dans l'intimité la plus douce, s'avère peu crédible car la psychologie des personnages reste très sommaire et n'est pas analysée en profondeur. On voit les jeunes filles comme un groupe et on apprend peu sur la personnalité de chacune d'entre elles, sauf peut-être une, l'orpheline que l'on découvre plus tard dans le récit, après la catastrophe qui ébranle tout et entraîne la chute complète du pensionnat.

Le rôle caricatural de la directrice du pensionnat, sévère et méchante, et des jeunes filles innocentes en robes blanches légères contribuent à l'atmosphère de tension, d'oppression et de contraste qui fait le succès du film. "Picnic at hanging rock" se situe ainsi dans un registre particulier, on y voir un film appartenant au courant fantastique impressionniste, tout en douceur, et pourtant renfermant des secrets et des scènes d'horreur que l'on sous-entend sans voir. La lenteur du récit confère au film une qualité poétique, touche par touche. Cette torpeur estivale rend l'esprit du spectateur moins vigilant, comme s'il s'endormait lui aussi. Cela rend l'irruption du mal plus évidente par contraste : le rocher noir fait peur dès la première vue. Lieu de culte aborigène, il représente la nature sauvage, la barbarie et l'absence de contrôle qui s'opposent à la civilisation, les règles strictes, les rapports codifiés dans lesquels vivent les jeunes filles et le personnel de l'école. Celle-ci est le lieu du savoir et du calme alors que le rocher symbolise l'anarchie, l'inconnu.

Les plans d'ensemble de toute beauté impressionnent, que ce soit le pensionnat ou les paysages verts, ou même le rocher menaçant. La douceur de l'image donne la sensation de se trouver dans un conte de fées, une sorte d'autre "Alice au pays des merveilles", mais il s'agit bien d'un poème macabre. Le film oscille entre le récit d'aventure, le drame psychologique et le film d'épouvante où le surnaturel apparaît. Les dialogues rares, lents et courts accentuent cette impression d'étrangeté, ils amènent à se poser des questions plus qu'ils ne fournissent des réponses.

Dans cette oeuvre volontairement énigmatique et lacunaire, le non-dit prend donc plus de place que ce qui est dit, et les personnages mystérieux marquent la mémoire, parce que l'on ne sait rien d'eux. A propos de Sarah, la jeune fille orpheline, on ne sait rien de précis, à part qu'elle est restée derrière et elle parle vaguement de son séjour à l'orphelinat et des mésaventures vécues. Est-elle la soeur de l'un des deux jeunes hommes qui partent à la recherche des pensionnaires disparues ? Une relation amoureuse la lie-t-elle à une des jeunes filles que l'on ne revoit plus jamais ? La beauté si innocente de l'une d'elles, Miranda, ressemblant à une princesse, semble presque suspecte : elle a agité la main pour dire au revoir à son institutrice, semblant savoir qu'elles se disaient adieu.

L'élément central du récit, la disparition de trois filles et d'une enseignante dans le rocher, lors du pique-nique, tient lieu d'apothéose du film : après cet événement, tout se dégrade, l'absence et le non savoir causent des ravages. C'est à ce point que l'aventure se mue en récit surnaturel : quelque chose de fantastique s'est produit, la disparition n'est pas due à des phénomènes naturels comme on pourrait le croire. Une scène au ralenti donne la chair de poule : les jeunes filles font la queue pour s'enfoncer dans le rocher, elles n'entendent plus, comme hypnotisées, comme appelées par quelque chose, elles ne sont déjà plus elles-mêmes. Il s'agit bien d'un lieu de culte aborigène, et des gens sont déjà disparus, ce que l'on apprend par des dialogues des autres personnages. Le réalisateur est ainsi passé de l'innocence, la lumière, la vie, la jeunesse, au mal, à l'obscurité, à la mort, la vieillesse quand il conclut par le suicide de la directrice de l'école, devenue folle. Elle aussi s'est immolée en sacrifice à la divinité qui englobe tou, "le rocher".

Malgré l'insistance lassante, sordide et clichée des questions sur la condition "intacte" des jeunes filles examinées, "Picnic at hanging rock" s'inscrit comme une oeuvre fascinante, justement parce qu'il n'est pas question de cela - un homme n'est pas à l'origine de la disparition, mais bien autre chose que l'on ne connaît pas. La réapparition de l'une des jeunes filles, qui ne se souvient de rien, trouvée presque morte avec beaucoup d'hématomes sur la tête et rien sur le reste du corps, rajoute au lot de questions sans réponse. Le film doit être classé à part, et fait songer au classique de la littérature enfantine "Lord of the flies", où le mal fait irruption dans une bande d'écoliers livrés à eux-mêmes dans la nature. La beauté des paysages et l'expression de la féminité, les relations des jeunes filles entre elles renvoient à un autre film particulier et sauvage, "Créatures célestes" du Néo-Zélandais Peter Jackson.

Quant aux thèmes graves, ils ne sont pas sans faire penser à l'atmosphère gothique austère des romans de Charles Dickens, témoignant si bien du XIXème siècle. Sofia Coppola s'est inspirée de cette oeuvre pour réaliser son "Virgin suicides" tout aussi poétique. Le mal au milieu de l'innocence renvoie à "La compagnie des loups" de Neil Jordan, une version du conte Le petit chaperon rouge.

Une oeuvre sublime, surtout grâce à la musique d'inspiration Ennio Morriconienne,  magnifique et remarquable dans sa simplicité et son austérité, sur laquelle plane l'ombre d'un rocher si noir et si désespérant, duquel on ne revient apparemment pas... à donner des frissons.

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Publié dans Mes films préférés

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