On the road : "L'épouvantail", un road movie très seventies sur deux marginaux paumés, avec l'amitié comme fil conducteur...
"L'épouvantail", de Jerry Schatzberg, se présente comme une oeuvre marquante du cinéma américain des années 1970, bien que peu connu du public, il a reçu la Palme d'or à Cannes en 1973. Le vagabondage, qui est son thème principal, n'est pas solitaire mais se fait plutôt à deux, deux désespérés qui s'épaulent l'un et l'autre. On reconnait ce film comme représentatif du cinéma indépendat des années 1970 : il mérite d'être découvert puisqu'il est différent du cinéma hollywoodien de cette époque avec ses longs plans très bien travaillés.
Dès le départ, ce film dur ne perd pas une minute et fonce vers son sujet : la dérive de deux hommes qui veulent réaliser leurs rêves, deux hommes bien différents que l'on découvre dans une confrontation intéressante entre deux grands acteurs, alors peu connus. Ici, Al Pacino (Lion) et Gene Hackman (Max) jouent les vagabonds avec justesse, sans prétention, mais sans fausse modestie : ce sont deux hommes qui ont leur fierté et qui osent être eux-mêmes, même si on ne les accueille pas à bras ouverts. Gene Hackman, avec ses couches de vêtements, ses lunettes, ses chaussures où il cache son fric et son calepin qu'il consulte sans cesse comme si c'était un manuel de survie, impressionne plus qu'Al Pacino, qui a pourtant connu une carrière bien plus éclatante, jusque dans les années 1990. Il est grand même dans les scènes pathétiques où il veut s'en sortir de n'importe quelle façon, c'est son courage que l'on admire.
Dans "L'épouvantail", le mélange de rire et de larmes pose la question de savoir quel est le rôle de l'épouvantail. Les personnages deviennent sympathiques alors qu'on les accompagne dans leur quête, on veut qu'ils réussissent à atteindre leurs buts, même les plus irréalistes et loufoques : l'un veut retrouver son enfant qu'il ne connaît même pas et l'autre souhaite fonder son entreprise à partir de ses économies qu'il a notées dans son fameux calepin. Ils galèrent tant au niveau économique que sentimental : le drame poignant laisse parfois la place à des scènes sérieuses où on apprend la réalité qui fait redescendre sur terre. Dans une conversation téléphonique, l'on apprend que Lion avait abandonné sa femme et son enfant. La révélation finale inattendue fait bifurquer l'intrigue dans une plus grande misère encore, celle de la maladie mentale. Les efforts de Max pour ramener son compagnon sont pathétiques : cette fin donne un goût d'inachevé qui rend mal à l'aise car il manque une heure au film. Le film ne comporte pas d'allusions à la drogue, il ne pointa pas de fusils et de violence, la seule violence qu'il y a vient de l'intérieur.
L'ambiance très seventies faite de réalisme poétique un peu sordide (bar glauque, café d'autoroute, scène de la fontaine) fait rêver et amène à reprendre espoir, comme si tout était encore possible et que l'on suivait les aventures des héros de "Easy rider". "L'épouvantail" parle de la dérive, de la difficulté de s'accrocher à quoi que ce soit. Les dialogues drôles et cyniques renvoient à un vrai épouvantail - il est surtout question d'auto-dérision. Ces deux marginaux paumés se tiennent debout grâce à une sorte de force magique qui les maintient en vie alors que leurs rêves sont bien au-delà de leurs moyens. L'ensemble fait penser à "Macadam cowboys", avec son duo Dustin Hoffman au bout du rouleau, accompagné de Jon Voight et leur fin tragique ; les personnages de ces deux films sont si paumés que n'importe quelle situation semble reluisante en comparaison.
L'amitié est la dernière chose qui reste toujours quand on a perdu tout le reste : l'on se rappellera de cette réplique de Max à Lion - "Pourquoi moi ?" - "Parce que tu m'as offert ta dernière allumette et que tu m'as fait rire". La grandeur de ce film bouleversant est de montrer que les petites choses de la vie peuvent devenir grandes, tant qu'on y croit.