On the road : "Five easy pieces", un film qui explore la psychologie rebelle avec le rôle qui lança la carrière de Nicholson
Un an après "Easy rider", "Cinq pièces faciles" propose une exploration psychologique fine au travers du personnage interprété par Jack Nicholson, Bobby, dans le rôle qui lance sa carrière à lui dans un film qui malheureusement, ne se révèle pas aussi déterminant pour le réalisateur Bob Rafaelson. Bobby, bien campé par Nicholson qui a déjà ses sourcils en accent circonflexe, devait devenir un pianiste comme il s'y exerçait enfant (le titre du film vient de là, cinq exercices faciles, un carnet d'exercices musicaux qu'il possédait enfant), mais pour des raisons mystérieuses, il préfère travailler comme ouvrier avec un uniforme sale dans des champs pétrolifères. Il passe ainsi de la classe bourgeoise à la classe ouvrière qui travaille, mais n'est pas heureux ni dans un univers, ni dans l'autre.
La performance de Nicholson, dans un rôle qui semble n'être pas fait pour lui puisqu'on l'a vu dans les années 80 et 90 jouer des rôles d'homme ambitieux, respecté, leader ("Des hommes d'honneur", "L'honneur des Prizzi) réussit toutefois à bien faire passer la détresse de ce Bobby, un homme irresponsable qui cache au fond de lui une grande souffrance. En 1970, il a gagné l'Oscar du meilleur acteur pour ce rôle important, et cela a continué jusque dans les années 2000, mais il reste derrière Katharine Hepburn pour le nombre d'Oscars gagnés.
On trouve dans "Five easy pieces" la fameuse scène du restaurant où il négocie avec la serveuse pour se faire servir ce qu'il veut alors que ce n'est pas au menu, comme si les petites choses devaient toujours être hyper compliquées. Cela amène à bien comprendre la répulsion qu'on peut éprouver pour le conformisme, pour "ce qui est comme ça". La boucle est bouclée quand Nicholson reprend cette scène dans "Monsieur Schmidt" (2002), où il est encore nommé pour l'Oscar du meilleur acteur.
"Five easy pieces" permet de bien comprendre la génération seventies, puisqu'il s'agit d'un autre film sur "la liberté", "l'esprit rebelle", "le courage d'être soi". Le scénario profond, bien travaillé, en font un film qui hante longtemps l'esprit. Le personnage se détache des valeurs trop bourgeoises de sa famille, et l'on apprend que sa mère morte quand il était jeune aimait la musique : il associe donc la musique à sa mère et tente de s'en détacher, comme si cela représentait son côté sensible. Le mal de vivre, le refus des normes sont prépondérants ; le film tresse un réseau complexe de problématiques, outre la simple révolte : la colère intérieure de Bobby vient d'une sorte de haine de lui-même qu'il n'ose pas s'avouer, il se condamne et se déprécie lui-même. Quand il joue et qu'on lui fait des compliments, il dit qu'il jouait mieux enfant et que la pièce était facile de toute façon.
En effet, il cherchait la liberté mais en même temps, il n'est pas vraiment fier de ce qu'il est devenu. Sa position le place à l'écart dans sa famille et il ne parvient pas à établir une relation durable avec sa belle-soeur qu'il trouve séduisante, la seule avec laquelle il soit capable de communiquer. Le film soulève une autre problématique, celle de la difficulté pour communiquer avec ses parents : Bobby essaie de communiquer avec son père muet en chaise roulante et lui dit que même s'il parlait, ils ne se parleraient pas.
De plus, il dresse un portrait peu reluisant de l'homme moderne moyen qui est infidèle à une femme qui l'aime tout en ne sachant pas comment lui dire qu'il ne l'aime pas. La solution pour lui est la fuite, sans explications comme l'un des personnages dans "L'épouvantail", un autre homme qui n'ose pas affronter ses responsabilités. D'un autre côté, on offre une vision pathétique de la féminité : la compagne de Bobby (Karen Black, remarquée pour ce second rôle) est une femme douce, ignorante, fan de culture populaire et enceinte, ce que Bobby accepte très mal. Il la trompe sans vergogne et elle ne voit rien.
Bien filmé, "Five easy pieces" permet de voyager, de retrouver une Amérique "vraie" et aussi triste (scène où les deux voitures de Bobby et la belle-soeur se parlent à contre-courant dans la circulation) parce que Bobby n'a pas sa place nulle part, ce qui en fait un véritable drame existentiel. La fin incertaine, pleine de mystère, apporte un sentiment de panique et d'angoisse désolée : il est impossible de dire vers quoi le fuyard s'en va, il fuie ou part vers un avenir meilleur ? Le film n'est que superficiellement joyeux, avec ses bars, allées de bowling, motels, autoroutes, et son personnage demeure inoubliable , même s'il ne faudrait pas l'imiter.